Dans un petit village entouré de plantations de palmiers, à Kalimantan, dans le sud de l’Indonésie, une fillette de 10 ans s’absente parfois de l’école. Ses parents partent travailler avant même que le soleil ne se lève. À la maison, personne ne lui demande comment s’est passée sa journée ni ne l’aide à faire ses devoirs. Ses enseignants se sentent pris au piège, entre des objectifs d’apprentissage imposés par les autorités et une communauté qui, peu à peu a cessé de considérer l’éducation comme une priorité. Il y a des terres dont elle pourra hériter, du travail dans les plantations. Alors, pourquoi aurait-elle besoin d’aller à l’école?
L’histoire de cette fillette est loin d’être un cas isolé. Elle fait un écho à celle de nombreux enfants habitant les milliers d’îles de l’Indonésie: dans les villages de pêcheurs en bord de mer, les quartiers urbains surpeuplés ou les communautés isolées au coeur de la forêt tropicale, la pauvreté, la distance, le manque d’infrastructures et les normes sociales obligent trop souvent les enfants à quitter l’école pour aller travailler.
En Indonésie, la durée moyenne de scolarisation est de neuf ans, soit à peine l’équivalent de la fin du premier cycle du secondaire. Mais cette moyenne masque une réalité bien plus contrastée : à Jakarta, les enfants passent en moyenne 11 ans sur les bancs de l’école, contre seulement 5 ans en Papouasie. Les inégalités ne se limitent pas aux provinces. Elles se creusent aussi entre les îles, entre les villes et les villages. Elles se reflètent dans l’existence – ou non – d’une école dans chaque village, dans les kilomètres que certains enfants doivent parcourir pour rejoindre une salle de classe, ou encore dans les moyens dont disposent les enseignants pour les accompagner. Ces obstacles ne sont pas seulement d’ordre logistique. Ils sont profondément humains. Ils sont le résultat de l’éloignement géographique, mais aussi des réalités culturelles, des priorités politiques, de la pauvreté, des inégalités entre les filles et les garçons, et de la place que les familles accordent à l’éducation.

C’est là que commence notre travail. Avant de concevoir toute intervention, les soeurs du Bon Pasteur prennent le temps d’écouter les enfants, les parents, les enseignants et les autorités locales afin de comprendre ce qui les empêche réellement d’aller de l’avant. Elles remontent aux causes profondes des problèmes et identifient, au sein même des communautés, les personnes qui se soucient de l’avenir de ces enfants et qui souhaitent agir, avec la conviction que les changements durables ne peuvent venir que de l’intérieur.
Notre mission repose sur une conviction simple : chaque enfant naît avec une curiosité et l’envie d’apprendre. Notre travail consiste à protéger cette curiosité et à la faire renaître lorsqu’elle s’est éteinte. – Catharina Indirastuti, Bureau de Développement de la Mission en Indonésie
Leur action repose sur trois axes d’intervention. Auprès des enfants, les soeurs et partenaires de mission créent des espaces sûrs où la curiosité est encouragée et apprendre redevient un plaisir. Avec les parents et les communautés éducatives, ils lancent un dialogue sur les droits de l’enfant, non seulement sur le droit d’être protégé contre toute forme de maltraitance, mais aussi sur le droit fondamental d’apprendre. Avec les enseignants, ils travaillent à renforcer la compréhension de ce qui compte réellement dans l’apprentissage et à faire de la salle de classe un lieu où les enfants ont réellement envie d’être présents.
À Dua, les sœurs du Bon Pasteur ont créé une Rumah Belajar Dara Marimbang — une maison d’apprentissage communautaire. Ce n’est pas une école. Ce n’est pas un programme avec des objectifs chiffrés et un cursus scolaire formel. C’est un espace sûr et accueillant où les enfants peuvent venir après l’école pour lire, jouer, faire leurs devoirs et passer du temps avec des éducateurs locaux qui croient en eux. Cette simplicité est un choix délibéré : la maison d’apprentissage est née pour répondre aux besoins réels de la communauté et est portée par les personnes qui en font partie.

En parallèle de la maison d’apprentissage, les soeurs du Bon Pasteur ont travaillé avec les enseignants pour identifier les formes de soutien les plus adaptées, et ont pris le temps d’échanger avec les parents, avec patience et sincérité, sur les besoins de leurs enfants, au-delà du besoin de se nourrir et de se loger. Peu à peu, le village a compris que l’éducation ne relève pas uniquement de la responsabilité de l’école. Elle est l’affaire de toutes et tous.
Les résultats sont difficiles à mesurer, mais ils sont bien réels : des enfants qui avaient abandonné l’école ont commencé à y retourner — non pas parce qu’ils y étaient contraints, mais parce qu’au cœur de cette petite maison d’apprentissage, ils ont retrouvé le plaisir d’apprendre.
Ce que notre travail en Indonésie démontre, c’est que maintenir un enfant sur les bancs de l’école demande bien plus qu’une salle de classe et un enseignant. Cela nécessite une communauté qui choisit collectivement de faire de l’avenir de ses enfants une priorité. En 2026, les sœurs et leurs partenaires poursuivent le développement de cette approche en mobilisant davantage de communautés autour d’une même conviction : chaque enfant a besoin de plus qu’une salle de classe. Il a besoin de personnes qui l’entourent et qui s’engagent à défendre son droit d’apprendre.
Article adapté d’une intervention de Catharina Indirastuti lors de l’événement de lancement du rapport du GSIF sur la protection de l’enfance.

